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Le Zouave Pontifical

Comme je l'ai indiqué dans le chapitre « des DUPLAN à MERCIER-LA-VENDEE », mon arrière-grand-père Paul DUPLAN (1848-1920) a été Zouave Pontifical, puis employé au ministère de la Guerre, avant de terminer sa vie comme pharmacien. J’ai choisi Le Zouave Pontifical comme titre pour cette page dans l’idée de piquer la curiosité des visiteurs du site. Il doit surprendre la plupart de mes contemporains, et beaucoup plus qu’un autre titre possible, comme Le pharmacien.

Paul et sa famille

Mon arrière-grand-père naît le 12 octobre 1848 à Gimont (Gers), de Jean Baptiste DUPLAN (1807-1862) et Catherine COLLONGUES (1809-1887) ; ses prénoms sont, dans l’ordre, François, Paul, Jules, mais son prénom usuel est Paul.

À sa naissance, son père est âgé de 41 ans et sa mère de 38 ans. Le père exerce alors le métier de tailleur d’habits à Gimont. Il s’y était installé vers 1840 ; précédemment il était cultivateur et tailleur d’habits à Escornebœuf, une commune limitrophe de Gimont. Jean Baptiste DUPLAN décède à Gimont à l'âge de 55 ans, le 15 décembre 1862, alors que Paul n’a que 14 ans. La famille obtient un certificat d’indigence, qui lui permet d’être exemptée d’un certain nombre de frais liés à ce décès ; cela avait déjà été le cas pour le grand-père de Paul, lorsque celui-ci était mort à Escornebœuf en 1840.

Paul est le dernier des 5 enfants du couple, mais 2 sont déjà morts avant qu’il ne naisse ; quand Paul atteint l’âge adulte, à la fin des années 1860, il ne lui reste que sa mère et deux sœurs, Marie Félicité (10 ans de plus, religieuse chez les sœurs de Saint-Vincent-de-Paul, appelées également Filles de la Charité) et Alexandrine (9 ans de plus). Fin 1873, la fratrie se réduit à Alexandrine et Paul : Marie Félicité est décédée le 18 octobre 1873, à l’âge de 35 ans, à la Maison des Filles de la Charité, maison-mère des Sœurs de Saint-Vincent-de-Paul, 140 rue du Bac, Paris VIIe.

Si vous souhaitez en savoir plus sur les origines de la famille DUPLAN, suivez ce lien :

Les DUPLAN du Gers

Les études primaires supérieures de Paul

Bien qu’orphelin de père et issu d’une famille très modeste, Paul poursuit ses études jusqu’à 19 ans. Son dossier au ministère de la Guerre nous apprend qu’il avait le niveau du cours de Philosophie (ce qui correspond aujourd’hui à la terminale) et qu’il a produit un certificat constatant qu’il est en état de professer. Ces indications correspondent à des études dans ce qui s’appelait l’enseignement primaire supérieur, qui aboutissaient au brevet complet (appelé aussi brevet supérieur à certaines périodes), d’un niveau équivalent au baccalauréat ; c’était une voie, fréquentée par les plus modestes, parallèle à l’enseignement secondaire délivré dans les lycées (qui étaient environ 20 fois moins nombreux qu'aujourd'hui). Une fois en possession du brevet complet, on pouvait passer un autre examen pour obtenir, comme Paul DUPLAN, le certificat d’aptitude pédagogique permettant de mener une carrière d’instituteur.

L’enseignement primaire avant Jules Ferry

Le niveau atteint par Paul DUPLAN lors de ses études m’a un peu étonné initialement. Je n’imaginais pas qu’un orphelin, fils et petit-fils d’indigents, puisse y prétendre à cette époque. J’étais sous l’infuence du mythe de l’école de Jules Ferry, qui tend à faire croire qu’il existe une rupture brutale entre avant et après les lois de 1881 et 1882 qui ont instauré l’école gratuite et obligatoire. Depuis, j’ai compris que les lois de Jules Ferry s’inscrivaient dans la continuité du développement de l’enseignement primaire en France. Je recommande la lecture de la partie concernant les lois scolaires des Discours et opinions de Jules Ferry, qu'on peut trouver sur Gallica (Les lois scolaires 1e partie, suite et fin), et dans lesquels Jules Ferry rend hommage, à plusieurs endroits, aux actions des ministres éminents comme M. Guizot et M. Duruy qui l'ont précédé (Guizot était un ministre de Louis-Philippe et Duruy de Napoléon III). Quand Jules Ferry est devenu pour la première fois ministre de l’éducation nationale, en 1879, plus de 90 % des garçons en âge d’être scolarisés l’étaient déjà (la situation des filles était moins avancée) ; quant à la gratuité, deux tiers des élèves en bénéficiaient. L'exemple de Paul DUPLAN montre bien que, dans les années 1860, un enfant d’une famille pauvre pouvait parfaitement arriver au niveau du baccalauréat sans rien payer (et très probablement en bénéficiant d’une bourse) ; il fallait toutefois qu'il soit suffisament doué pour les études pour que sa famille renonce à le mettre au travail au plus tôt.

Changement d’orientation

Alors qu’il vient d’obtenir le certificat d’aptitude pédagogique qui lui ouvre une carrière d’instituteur, Paul DUPLAN choisit une voie bien différente : fin 1867, à 19 ans, Paul DUPLAN part pour Rome afin de s’engager dans les Zouaves Pontificaux.

Pour éviter d’alourdir cette courte biographie, je propose une page séparée pour expliquer en détail ce qu’étaient les Zouaves Pontificaux, et présenter le contexte de la création de ce corps :

Les Zouaves Pontificaux et l'unification de l'Italie

Je me contenterai de dire ici que les Zouaves Pontificaux constituaient un régiment de volontaires internationaux au service des États pontificaux, qui, à l’époque, correspondaient à Rome et ses environs (la province du Latium, ou Lazio en italien).

L'effet Mentana

Le départ de Paul se situe dans les semaines qui suivent une bataille qui s’était déroulée le 3 novembre 1867, à Mentana, 23 km au nord-est de Rome. L'armée pontificale, et plus particulièrement les Zouaves Pontificaux, y avait défait les Chemises Rouges de Giuseppe Garibaldi, qui voulaient intégrer les États pontificaux à l’Italie et faire de Rome la capitale du pays. Cette victoire des défenseurs du pouvoir temporel du pape avait provoqué un enthousiasme certain dans les milieux catholiques conservateurs, et avait entrainé un afflux d’engagements de volontaires venus de tous les horizons. En France, les évéchés se chargeaient de l'organisation du recrutement et du transport des volontaires jusqu'aux États pontificaux.

De Gimont à Rome

Le registre des passeports pour l’étranger conservé aux archives départementales du Gers nous apprend que Duplan (Paul François Jules), âgé de 19 ans, étudiant, domicilié à Gimont, a obtenu son passeport pour Rome le 16 décembre 1867.

En ce temps-là, Gimont était un chef-lieu de canton de 3000 habitants et Rome la capitale des États pontificaux. Même si Rome n’était pas encore une ville dynamique et moderne (moins de 250 000 habitants à l’époque contre 2,8 millions aujourd’hui), elle offrait néanmoins chefs-d’œuvre architecturaux et artistiques, ruines, histoire, prestige et pittoresque à volonté. Au risque de vexer les Gersois, je pense qu’un séjour à Rome faisait (et fait toujours) plus rêver qu’une vie à Gimont.

Passer de Gimont à Rome constituait une rupture à de multiples niveaux : quitter sa famille, sa ville natale, découvrir un pays étranger, une autre langue, une autre culture, un nouveau métier… De plus, Paul arrivait dans une unité militaire qui rassemblait de multiples nationalités et des individus venant de tous les niveaux sociaux.

Arrivée des volontaires à Civitavecchia

Arrivée des volontaires à Civitavecchia
(principal port maritime desservant Rome, avec liaison ferroviaire depuis 1859)

Zouave Pontifical

Paul signe son engagement le 22 décembre 1867, en principe dès son arrivée à Rome, et pour 2 ans. Il débute comme simple zouave, comme tous les engagés, passe caporal fourrier le 21 novembre 1868 puis sergent fourrier le 6 juin 1869 ; l’adjectif fourrier signifie chargé de répartir les vivres, les effets d’équipement, de pourvoir au logement… mais pas dispensé des combats ; les fourriers étaient certainement choisis parmi ceux des sous-officiers ayant les meilleures capacités à tenir des comptes. L’engagement de Paul chez les Zouaves Pontificaux se situe dans une période de calme pour les États pontificaux, garantie par des accords diplomatiques conclus entre la France et le Royaume d’Italie. Ceci explique que Paul ait été libéré, le 21 avril 1870, sans avoir connu d’autres conflits que des accrochages avec les bandits qu’on trouvait dans la campagne autour de Rome ; il lui est probablement également arrivé d’être confronté à des Garibaldiens menant des actions de guérilla.

Combattant en 1870

Le 19 juillet 1870, la guerre franco-prussienne éclate. Paul DUPLAN s’engage le 25 octobre 1870 dans les Volontaires de l’Ouest, nom du corps franc constitué par les Zouaves Pontificaux qui s’étaient mis au service de la France après la chute des États Pontificaux. Il participe avec ceux-ci aux combats des armées de la Loire, jusqu’à l’armistice (28 janvier 1871) ; il est libéré le 15 août 1871 avec la dissolution du corps.

Employé au ministère de la Guerre

Paul DUPLAN entre au ministère de la Guerre le 16 avril 1873 comme commis (successivement auxiliaire, stagiaire et ordinaire de 4e classe) chargé de travaux de comptabilité au service des vivres.

Paul épouse Stéphanie

Paul DUPLAN se marie avec Stéphanie de BÉRÜE (1852-1935) le 9 mars 1875, à Craon (Mayenne). Notons au passage que, quand on calcule l’écart entre la date de ce mariage et celle de la naissance du premier enfant du couple, on ne trouve que 17 semaines, loin de la quarantaine de semaines d’une gestation normale ; il devenait urgent de régulariser la situation.

Paul et Stéphanie n’avaient pas les mêmes origines géographiques et sociales, ce qui m’a amené à consacrer une page pour tenter de répondre à la question :

Comment mes arrière-grands-parents se sont-ils rencontrés ?

Pharmacien

Paul DUPLAN quitte le ministère de la Guerre fin 1877 pour entamer des études de pharmacie, à 29 ans.

Dans le cursus de l’époque, ces études commençaient par un stage chez un pharmacien. Vous ne serez pas étonné d’apprendre que ce stage a été réalisé à Craon chez François MERCIER (1798-1887), le grand-père de son épouse. Cette dernière a d’ailleurs sans doute inspiré cette nouvelle orientation professionnelle.

Durant ces cinq années, je n’ai pas souvenir d’avoir donné à mes chefs occasion de se plaindre de mes services, et je n’aurai pas quitté le Ministère, si l’exiguïté de mes ressources ne m’avait rendu impossible l’entretien de ma famille qui comptait déjà trois enfants. Je vins à Craon, dans le département de la Mayenne, étudier la pharmacie, sous la direction du grand-père de ma femme, lequel âgé d’ailleurs de 80 ans sonnés ne pouvait suffire à sa tâche et réclamait de l’aide. (extrait d’une lettre de Paul DUPLAN au chef de bureau)

Ainsi, Paul DUPLAN se lance dans plusieurs années d'études, qui ne vont lui apporter aucun revenu, parce que son emploi au ministère de la Guerre n'est pas bien payé ; cela semble paradoxal au premier abord, mais c'est un investissement. Et de plus, il fait des économies dans l'entretien de sa famille, puisque celle-ci s'installe chez François MERCIER : Stéphanie est de retour dans la maison dans laquelle elle a vécu son enfance et son adolescence, après que son père et sa mère soient partis chacun de leur côté, et elle y retrouve le grand-père qui l'a élevée.

Les études de pharmacie se composaient de 3 ans de stage et 3 ans d’études en faculté. Paul a passé les examens finals en avril 1883 ; cela correspond à une accélération de ses études, raccourcies de presque une année, car c’était un excellent élève.

Il a racheté la pharmacie de François MERCIER en mars 1884 pour 12 000 francs en six paiements. Ces conditions étaient très favorables puisqu’il a revendu cette même pharmacie 28 500 francs en décembre 1889. La revente a probablement été rendue nécessaire du fait que l’héritage de François MERCIER (décédé en décembre 1887) n’était pas sain financièrement.

Paul DUPLAN a donc exercé son métier de pharmacien à Craon, de 1884 à 1889, puis à Andouillé (toujours dans la Mayenne, mais 40 km plus au nord), de 1890 à son décès, le 12 février 1920, à l’âge de 71 ans.

Lacunes

Il reste quelques trous dans cette biographie (entre fin de l’engagement dans les Zouaves Pontificaux et celui dans les Volontaires de l’Ouest, entre dissolution des Volontaires de l’Ouest et entrée au ministère de la Guerre…) mais il me faudra beaucoup de chance pour les combler.

Les enfants de Paul et Stéphanie

Paul DUPLAN et Stéphanie de BÉRÜE ont eu cinq enfants, dont deux morts en bas âge :

  1. Marie Jeanne Françoise Catherine, née le 7 juillet 1875 et décédée le 22 février 1877 à l’âge de 20 mois à Paris (VIIe) ;
  2. Francis (Francis Paul Edme Stéphane), mon grand-père, médecin puis ingénieur chimiste, né le 9 août 1876 à Paris-VIIe, décédé le 28 mars 1957 à Paris (XIIIe - Hôpital de la Pitié) à l’âge de 80 ans ;
  3. Catherine Edmée Jeanne Sophie, née le 22 janvier 1878 et décédée le 26 mai 1881 à l’âge de 3 ans à Craon ;
  4. Maurice (Maurice Jean), successivement journaliste, sous-préfet, auteur de littérature de gare, chroniqueur à la radio et imprésario, né le 21 décembre 1879 à Craon, décédé sans enfants le 25 janvier 1952 à Paris (XVIIIe), à l’âge de 72 ans.
  5. Charlotte (Charlotte Marie Paule), médecin, née le 16 avril 1889 à Craon, décédée le 13 octobre 1961 au Mans, à l’âge de 72 ans.

La photographie ci-dessous représente la famille DUPLAN, moins mon grand-père, dans le jardin de la maison d’Andouillé, en 1915 ou 1916. De gauche à droite, se trouvent Paul, le père de famille, Charlotte, sa fille, Maurice, le fils cadet, Stéphanie, la mère de famille, et Pierre CHAUVEAU (1891-1923), le premier mari de Charlotte. Ce dernier était le fils d’un notaire de Laval ; il avait entamé des études de droit à Paris, mais il est devenu comédien ; il est mort à 32 ans d’un virus comme on en rencontre encore aujourd'hui.

la famille Duplan vers 1915

Pour compléter la famille, voici une photographie de 1912 du fils aîné, mon grand-père Francis DUPLAN, dans son cabinet alors qu’il était médecin sur l’île de Sein.

Francis Duplan

En guise de conclusion

Quand il décède, Paul est un pharmacien qui laisse trois enfants, deux médecins (Francis et Charlotte) et un sous-préfet honoraire (Maurice) : un bel exemple d’ascension sociale pour un fils et petit-fils d’indigents.

Juste avant que Paul ne quitte le ministère de la Guerre, sa dernière feuille de notation se terminait par l’observation suivante :

En résumé, M. Duplan pourrait devenir un très bon employé s’il avait un peu plus de fixité dans les idées. Mais je suis obligé de constater qu’au lieu de s’appliquer uniquement à améliorer sa position actuelle par son travail, il ne rêve que changements et déplacements.

Le chef avait certainement raison, Paul était un rêveur. S’il n’avait pas rêvé changements et déplacements, il aurait fini tailleur d’habits à Gimont, comme son père, et n’aurait jamais connu l’Italie, Rome, Paris et plusieurs métiers…