Les Zouaves Pontificaux
et l'unification de l'Italie

Les États Pontificaux et le pouvoir temporel du pape

L'origine des États Pontificaux, ou États de l'Église, remonte à l'an 754 avec la donation au pape par Pépin le Bref d'un certain nombre de territoires qu'il venait de reprendre aux Lombards. Pendant les onze siècles qui ont suivi, les États Pontificaux ont occupé tout le centre de l'Italie. Chaque fois que ce pouvoir temporel a été mis en cause, l'Église l'a défendu en arguant que l'autorité spirituelle devait être indépendante et pour cela souveraine du territoire où elle siégeait.

Au XIXe siècle, quand l'unification de l'Italie a commencé à prendre forme, la volonté de faire de Rome la capitale d'un royaume d'Italie unifié s'est heurtée à cette position du Pape. L'intérêt de prendre Rome comme capitale était évident : il faisait du royaume d'Italie le glorieux héritier de l'Empire Romain et le prestige de Rome évitait les querelles de préséance qui ne manquaient pas de se produire quand le choix devait se faire entre d'autres villes.

L'opposition du Pape à l'intégration de Rome à l'Italie au XIXe siècle a créé ce qu'on a appelé la "question romaine" et celle-ci est à la base de la création des Zouaves Pontificaux.

La première phase de l'unification de l'Italie (1815-1860)

En 1815, après la chute du premier Empire, le territoire de l'Italie est réparti entre sept états, du Nord au Sud :

  1. Le Royaume de Sardaigne-Piémont (capitale Turin) ; il comprend au-delà des Alpes et de la mer, Nice, la Savoie et la Sardaigne. La famille régnante est celle de Savoie, mais sa couronne lui vient de la Sardaigne.
  2. Les provinces de Lombardie (capitale Milan) et de Vénétie (capitale Venise) ; elles font partie intégrante de l'Empire Autrichien. Il en va de même de l'Istrie (capitale Trieste) et du Tyrol du Sud (capitale Bolzano) qui ne deviendront italiennes qu'en 1919, à la suite de la première guerre mondiale.
  3. Le duché de Parme, gouverné par un prince de la famille de Bourbon ;
  4. Le duché de Modène, gouverné par un prince de la maison de Habsbourg (comme l'Empire Autrichien) ;
  5. Le duché de Toscane (capitale Florence), le plus grand des trois duchés italiens, gouverné par un prince de la maison de Habsbourg ;
  6. Les États Pontificaux, séparés du Piémont par les Duchés, sont constitués des Marches, de l'Ombrie et du Latium ;
  7. Le Royaume de Naples, appelé aussi des Deux-Siciles ; il est gouverné par un souverain de la famille de Bourbon.

carte italie 1820-1848

Un mouvement national italien se développe, dans le but de faire passer l'Italie d'une simple expression géographique (selon les termes de Metternich) à une réalité politique. Ce mouvement s'appuie sur le royaume de Sardaigne-Piémont, seul état italien à la fois libéral et indépendant de l'Autriche. La France est favorable à ce mouvement, sous réserve que le cœur des États Pontificaux soit préservé, afin de ménager les catholiques.

En 1848, des mouvements insurrectionnels se déclenchent un peu partout en Europe. En Italie, les révoltes touchent d'abord la Sicile (Palerme et Messine), Venise, Milan et Côme. Le roi de Sardaigne-Piémont, Charles-Albert, décide de venir à l'aide des insurgés de Lombardie et Vénétie et déclare la guerre à l'Autriche le 23 mars 1848. Dans un premier temps, ses troupes remportent des succès, mais l'Autriche contre-attaque et début août Charles-Albert demande un armistice. Pendant la période de suspension des hostilités, de nouveaux troubles éclatent à Florence (Grand-Duché de Toscane) et à Rome (États Pontificaux). Après l'assassinat de son premier ministre, le Pape Pie IX fuit vers le Royaume de Naples (24 novembre 1848) ; la république romaine est proclamée début 1849.

Charles-Albert reprend les hostilités le 20 mars 1849, mais après de lourdes défaites, il abdique en faveur de son fils Victor-Emmanuel II ; le royaume de Sardaigne-Piémont conclut un nouvel armistice (le 26 mars) puis la paix (le 6 août) avec l'Autriche.

En avril 1849, le gouvernement français envoie un corps expéditionnaire pour rétablir le Pape à la tête des États Pontificaux ; le 2 juillet la république romaine capitule et le Pape Pie IX revient à Rome le 12 avril 1850. Une partie du corps expéditionnaire français reste sur place pour assurer la sécurité des États Pontificaux.

En 1850, après toutes ces péripéties, la situation est revenue à peu près à l'état initial.

En 1859 débute la seconde guerre d'indépendance contre l'Autriche, dans laquelle le royaume de Sardaigne-Piémont reçoit le renfort de la France. Après les victoires de Magenta et Solferino, le royaume de Sardaigne-Piémont récupère tous les territoires autrichiens au nord des États Pontificaux, hormis la Vénétie. Il cède la Savoie et Nice à la France, comme il s'y était engagé pour obtenir l'alliance française.

carte italie 1859 => carte italie 1860
1859   1860

Les États Pontificaux font appel aux volontaires (début 1860)

Fin 1859, le royaume de Sardaigne-Piémont a donc absorbé les duchés qui le séparaient jusqu'alors des États Pontificaux. L'avenir est menaçant pour ceux-ci, qui doivent envisager des confrontations avec les Garibaldiens et les Piémontais. Un appel est lancé dans les états catholiques pour que des volontaires viennent renforcer l'armée pontificale. Ceux qui répondent à cet appel arrivent à Rome en nombre à partir d'avril 1860. Les origines sont très diverses : Autrichiens, Néerlandais, Irlandais, Espagnols… Un "bataillon des tirailleurs franco-belges" est créé pour accueillir les volontaires correspondants; il est doté d'un uniforme inspiré de celui des zouaves de l'armée française.

Un certain nombre de volontaires et tous les officiers ont déjà acquis une expérience militaire dans d'autres armées, mais d'autres savent à peine charger leur fusil au moment de partir en campagne, car le baptême du feu arrive rapidement.

Les États Pontificaux sont réduits au Latium (fin 1860)

En mai 1860, Garibaldi et ses volontaires entament une expédition dans le royaume des Deux Siciles (expédition des Mille) dont ils prennent peu à peu le contrôle. En septembre 1860, les armées du Piémont, afin de limiter l'influence révolutionnaire de Garibaldi, et sous le prétexte de rétablir l'ordre dans le royaume des Deux Siciles, passent au travers des États Pontificaux. La manœuvre vise surtout à annexer les Marches, afin d'assurer la continuité entre les territoires contrôlés au nord et au sud de l'Italie. Le 18 septembre 1860, les troupes du royaume de Sardaigne-Piémont écrasent l'armée pontificale à Castelfidardo ; cette défaite sans appel oblige le Pape à signer la paix et à abandonner les Marches et l'Ombrie, ce qui représente la majeure partie des États Pontificaux.

carte italie 1860 => carte italie 1861
1860   1861

Création des Zouaves Pontificaux (1861)

Après la défaite de Castelfidardo, le chef de l'armée pontificale, le général de La Moricière, décide de renforcer le bataillon franco-belge, qui a fait preuve de qualités militaires, et d'en faire un régiment, sous le nom de Zouaves Pontificaux.

Zouaves Pontificaux

Pourquoi des Zouaves chez le Pape ?

Le premier corps de Zouaves a été créé par l'armée française en Algérie en 1830 ; son nom vient du fait que le recrutement se faisait initialement dans la confédération de tribus kabyles des Zouaoua (sans s, c'est le pluriel arabe de Zouaoui). En 1842, les tirailleurs algériens (les Turcos) ont été créés pour accueillir plus largement les soldats d'origine indigène. Dès lors la filière de recrutement des Zouaves a été modifiée et s'est adressée exclusivement aux populations d'origine européenne.

Le choix pour des troupes pontificales d'un uniforme inspiré de celui des Zouaves, et donc de vêtements de populations musulmanes, sans rapport avec les traditions romaines, peut étonner. L'explication est que les Zouaves étaient à la mode à l'époque. Cet effet de mode résultait d'abord du statut d'unités d'élite que les Zouaves venaient d'acquérir dans l'armée française, en s'illustrant par des faits d'armes lors des campagnes de Crimée (1853-1856) et d'Italie (1859). Il est également lié au développement de l'orientalisme qui a suivi la conquête de l'Algérie. En dehors de l'effet de mode, certains ont justifié ce choix en soulignant que la tenue était adaptée à un climat chaud comme celui de Rome.

L'histoire personnelle de deux des principaux protagonistes de la création de cette unité a certainement joué un rôle primordial : Mgr Xavier de Mérode, pro-ministre aux armées des États Pontificaux, avait fait appel au général de La Moricière en mars 1860 pour réorganiser et commander l'armée. Or l'essentiel de la carrière militaire du général de La Moricière s'était déroulée en Algérie, où il avait, entre autres, commandé les premières unités de Zouaves et participé à la définition de leur uniforme. Quant à Mgr Xavier de Mérode, celui-ci, avant de devenir prêtre, avait été un officier, qui, bien qu'étant belge, avait fait un stage dans l'armée française en Algérie en 1844-1845, où il avait rencontré le futur général de La Moricière.

Pour terminer, il faut souligner que les armées pontificales n'ont pas été les dernières à succomber au charme exotique de l'uniforme des Zouaves. Aux États-Unis, près de cent régiments de Zouaves ont existé au cours de la Guerre de Sécession (1861-1865) avec 25 côté Confédérés et 70 côté Unionistes. En Pologne, lors de l'insurrection contre les Russes de 1861-1864, des Zouaves de la Mort ont existé dans les troupes polonaises, ainsi nommés car ils prêtaient serment de vaincre ou mourir. En Espagne, lors de la 3e guerre carliste (1872-1876), le prétendant au trône, don Alfonso Carlos, avait créé des Zouaves Carlistes. Enfin, dans l'Empire Ottoman, la garde impériale a compris deux régiments de Zouaves entre 1880 et 1893.

La seconde phase de l'unification de l'Italie (1861-1866)

En 1861, le royaume de Sardaigne-Piémont est renommé "royaume d'Italie" suite au rattachement du royaume de Naples et de la majeure partie des États Pontificaux.

En 1862, Garibaldi tente à nouveau de prendre Rome mais il est battu à Aspromonte par les troupes françaises qui étaient stationnées dans les États Pontificaux.

De 1862 à 1866, les États Pontificaux connaissent une période sans conflit majeur, grâce à la présence dissuasive des troupes françaises ; les Zouaves Pontificaux mènent principalement des opérations de police contre les bandes de brigands qui infestent les campagnes, même s'ils connaissent quelques accrochages avec les milices garibaldiennes.

En 1866, une guerre éclate entre la Prusse et l'Autriche, qui se disputent la prédominance sur les états allemands. Le royaume d'Italie voit là l'occasion de mettre la main sur la Vénétie et s'allie à la Prusse ; cette guerre, connue en France comme la guerre austro-prussienne, est appelée troisième guerre d'indépendance en Italie. Après la défaite autrichienne, la Vénétie est réunie au royaume d'Italie. Il ne reste donc plus que les États Pontificaux à annexer pour terminer l'unification de l'Italie. Comme le royaume d'Italie s'était engagé, selon une convention franco-italienne conclue en 1864, à respecter les États Pontificaux, il doit se contenter de soutenir plus ou moins discrètement les actions de Garibaldi et de ses chemises rouges.

La dernière phase de l'unification de l'Italie (1867-1870)

Dans la convention franco-italienne de 1864, en échange du respect des États Pontificaux par le royaume d'Italie, la France s'était engagée à retirer ses troupes des États Pontificaux dans les deux ans. En 1866, les troupes françaises partent donc ; la pression sur les États Pontificaux s'accentue. En 1867, les Garibaldiens tentent de soulever la population contre le gouvernement pontifical ; ils font, entre autres choses, sauter une caserne de Rome occupée par les Zouaves Pontificaux, mais sans obtenir le soutien populaire espéré. Fin octobre 1867, Garibaldi et une petite armée de volontaires attaquent les États Pontificaux. Le 3 novembre 1867 à Mentana, ils sont vaincus par l'armée pontificale, soutenue par un corps expéditionnaire français qui venait d'arriver. Les Zouaves Pontificaux se mettent particulièrement en valeur lors de ce combat, ce qui entraîne un afflux d'engagements de nouveaux volontaires (dont ceux de mon arrière grand-père et d'un oncle de mon arrière grand-mère).

De 1867 à 1870, c'est une nouvelle période de calme pour les États Pontificaux. Mais le 19 juillet 1870, la France déclare la guerre à la Prusse. Le 5 août, les troupes françaises qui protégeaient les États Pontificaux sont rappelées en France. Le 3 septembre, Napoléon III est fait prisonnier par les Prussiens et le 4 la république est proclamée à Paris. Le royaume d'Italie a dès lors les mains libres. Après une résistance symbolique, l'armée pontificale capitule et les troupes du royaume d'Italie rentrent dans Rome le 20 septembre 1870. Les hommes des troupes étrangères de l'armée pontificale sont renvoyés chacun dans leur pays d'origine.

carte italie 1866 => carte italie 1870
début 1866   fin 1870

Pour résumer, trois combats ont marqué l'histoire des Zouaves Pontificaux, une défaite qui précède leur création officielle (Castelfidardo – 1860), une victoire (Mentana – 1867), et la chute de Rome (1870), qui marque la fin de leur histoire en Italie.

Des États Pontificaux à l'État de la Cité du Vatican (1870-1929)

Après la chute de Rome en septembre 1870, le Pape Pie IX se réfugia au Vatican. Il ne reconnut pas la perte de son pouvoir temporel et se considéra comme prisonnier. Le conflit entre l'État Italien et l'Église Catholique ne fut réglé définitivement qu'en 1929, avec les accords du Latran. Aux termes de ces accords, l'État de la Cité du Vatican a été créé comme représentation temporelle du Saint-Siège (ensemble des institutions de l'Église catholique romaine).

Finalement, l'Église a réussi à rester souveraine du territoire où elle siège, même si le Vatican n'est qu'un état symbolique, avec ses 900 habitants et ses 44 hectares.

Les Zouaves Pontificaux en France (oct. 1870 – août 1871)

Bataille de Loigny

Les zouaves pontificaux à la bataille de Loigny
Charles Castellani (1838-1913), 1879, Musée de l'Armée, Paris

Après la chute de Rome, les Français des Zouaves Pontificaux arrivent en France fin septembre. Leur chef, le lieutenant-colonel de Charrette (qui terminera la guerre général) propose ses services au gouvernement de la Défense nationale, qui l'autorise à fonder un corps franc en lui laissant toute liberté et l'uniforme de zouave mais à condition de changer le nom en Légion des Volontaires de l'Ouest. Il reçoit l'autorisation de recruter le 17 octobre (mon arrière grand-père Paul DUPLAN s'est engagé le 25 octobre). C'est finalement sous le nom de Volontaires de l'Ouest que les français des Zouaves Pontificaux vont participer au plus grand nombre de combats de haute intensité. Les Volontaires de l'Ouest (que tout le monde appelait toujours les Zouaves Pontificaux) se font remarquer aux batailles d'Orléans (11 octobre 1870), de Brou (25 novembre 1870), de Loigny (2 décembre 1870) et du Mans (11 janvier 1871). Mon arrière grand-père a participé aux combats de Brou, Loigny et du Mans.

Grâce à l'expérience qu'ils avaient acquise quand ils étaient Zouaves Pontificaux, les Volontaires de l'Ouest ont très rapidement été considérés par le commandement comme une formation de valeur. Une des conséquences a été que les différents bataillons des Volontaires de l'Ouest n'ont jamais combattu ensemble, plusieurs généraux se disputant le privilège de disposer d'au moins un bataillon.

Une autre conséquence résulte du principe appliqué par les officiers supérieurs français de l'époque, qui était de garder leurs meilleures troupes en réserve et de ne les engager que pour rétablir des situations compromises. Les Volontaires de l'Ouest n'ont donc pas été engagés très souvent, mais toujours dans des conditions très difficiles. La meilleure illustration est le combat de Loigny (28 km à vol d'oiseau au nord d'Orléans). Il s'est agi d'un assaut de 800 hommes, dont 300 Volontaires de l'Ouest, pour dégager un régiment français encerclé par les Allemands dans le village de Loigny. Cette action ne pouvait réussir que si les premiers assaillants recevaient rapidement des renforts. Malheureusement les seuls renforts vinrent du côté allemand, et les Français, après avoir atteint les premières maisons du village, ne purent se maintenir et durent finalement battre en retraite. Sur les 300 Volontaires de l'Ouest qui étaient partis à l'assaut, il n'en revint qu'une petite centaine (les pertes se répartissent selon les sources en 60 à 65 tués, 93 à 107 blessés et 22 à 34 disparus).

Après l'armistice (28 janvier 1871), les Volontaires de l'Ouest sont stationnés à Rennes où ils reconstituent leurs bataillons fortement éprouvés par les combats et se préparent à la reprise des hostilités.

La paix étant définitivement conclue le 10 mai 1871 (traité de Francfort), le corps des Volontaires de l'Ouest est finalement dissous le 15 août 1871.

Témoignages

Mon arrière grand-père n’a pas laissé (à ma connaissance) de mémoires sur son passage aux Zouaves Pontificaux et aux Volontaires de l’Ouest. Mais certains de ses camarades l’ont fait, ce qui permet d’avoir une idée de ce qu’il a vécu dans cette période.

Le premier que je vais citer est un de ses témoins de mariage. Les deux témoins de l’époux, Joseph DAGNAN et Joseph CONDROYER, étaient sous-lieutenants à cette époque. Joseph DAGNAN n’était pas là en tant que compagnon d’armes : c’était un ami d’enfance, né à Gimont, comme Paul DUPLAN, un an avant celui-ci. Il n’a pas eu l’occasion de croiser Paul DUPLAN sur les champs de bataille en 1870, car il s’était retrouvé prisonnier des Prussiens dès le 1er septembre, avant même que Paul DUPLAN ne s’engage dans les Volontaires de l’Ouest. Par contre, Joseph CONDROYER, lui, était un ancien des Zouaves Pontificaux et des Volontaires de l’Ouest, qui avait combattu aux côtés de mon arrière grand-père. Ses souvenirs donnent une idée de ce qu’était l’arrivée aux Zouaves Pontificaux d’un jeune engagé ; en voici quelques extraits :

C'est, je crois, de 1866 que date ma vocation militaire. En 1868, j'en fis part à mon père. Mon intention était d'entrer à l'École de Cavalerie de Saumur. Mon père ne voulut pas y consentir. […]

Quand je vis qu'il n'y avait rien à faire du côté de Saumur, l'idée me vint de lui demander de m'engager à Rome dans les Zouaves Pontificaux dont j'avais beaucoup entendu parler dans les différents collèges que j'avais fréquentés. Le désir de mon père n'était pas de me voir prendre la carrière militaire : mais les profonds sentiments religieux qui l'animaient le décidèrent facilement à me laisser m'engager au service du Saint Père.

Je passais mes vacances à la campagne avec mes frères et sœurs et le 10 octobre 1868, je me rendis à Marseille pour m'embarquer le lendemain pour Civita Vecchia. Mon père m'accompagna jusque sur le paquebot. Lorsqu'il m'embrassa, je vis plusieurs larmes couler de ses yeux. La perspective d'une vie nouvelle contribua beaucoup à calmer l'émotion de la séparation. Nous arrivâmes à Civita Vecchia à la tombée de la nuit du 12 octobre et là, nous prîmes le train qui nous emmena le soir même à Rome.

A notre arrivée à Rome, nous trouvâmes un sergent qui nous conduisit à travers de longues et spacieuses rues mal éclairées à la caserne du Monte Gianicolo (Mont Janicule).

En arrivant à la caserne, on nous coucha tant bien que mal et le lendemain, on me conduisit chez le trésorier où je signai un engagement de 2 ans. J'étais soldat !…

J'avais comme officier monsieur Jaubert, français, comme lieutenant monsieur Loysmans, hollandais, comme sergent Lintermann, ancien officier de l'armée belge. Il y avait aussi le sergent Camau, nègre des Iles, qui était d'une adresse remarquable pour manier le fusil et lancer des lances à la main.

Pas plus de 15 jours après mon arrivée, je montai la faction à la porte. Les anciens et les caporaux, à la chambrée, racontaient des histoires de sentinelles enlevées la nuit, ou attaquées et assassinées au moment des évènements de 1867.

Aussi je dois avouer que ce ne fut pas sans quelque appréhension que je pris ma faction de nuit et que si je ne gardais pas devant les armes une attitude conforme au règlement, je fis pas mal de mouvements d'escrime à la baïonnette et je criai d'une voix aussi assurée que possible : "Passa largo" aux civils qui passaient devant la porte.

J'employais les moments de liberté que nous laissait le service à visiter Rome. Mais je voyais toutes les beautés de cette ville avec des yeux de 18 ans, sans méthode et sans guide.

J'avais hâte de voir Saint Pierre. J'y allais souvent et ce n'est qu'après plusieurs visites que je pus me rendre compte de la beauté de ce monument.

La compagnie de dépôt une fois complète reçut l'ordre de partir tenir garnison à Montana. L'étape était de 24 km. Si mes souvenirs sont bien fidèles, ce fut la première fois que j'eus l'occasion de mettre sac au dos. J'avais mis dans mon sac en plus du paquetage réglementaire de menus objets et un dictionnaire d'Italien. […]. La traversée de Rome avec ses gros pavés fut très pénible, et quand après la halte il me fallut remettre sac au dos, j'avais les épaules complètement meurtries. J'arrivais à Montana épuisé.

Cette première épreuve avait un peu refroidi mon enthousiasme militaire. Deux ou trois jours après, je n'y pensais plus et supportai très gaiement fatigues et corvées.

J'ai eu l'occasion de voir Pie IX plusieurs fois. Il avait une figure angélique. Chaque fois qu'il sortait, il était l'objet de manifestations les plus chaleureuses. Je me souviens l'avoir vu une fois sortir de l'Église de la Minerve en grande pompe.

Le cortège était précédé d'un "piqueur" à une centaine de mètres sur l'avant. La mission de ce piqueur était de prévenir les postes et la population du cortège royal. Un piquet de cavalerie ouvrait et fermait la marche.

Les "gardes nobles" magnifiquement habillés et bien montés entouraient la voiture.

Les postes sortaient, présentaient les armes, puis mettaient un genou à terre au passage du Pape. […]

Le 26 mai 1870, j'étais promu sergent fourrier. J'avais pour sergent major un Prince Romain qui possédait un "palazzo" sur la place du Quirinal et qui passait plus de temps dans son palais qu'à la caserne… […]

Le second camarade de Paul DUPLAN qui a laissé des mémoires est Amédée DELORME, un collègue de bureau au Ministère de la Guerre. On le retrouve comme témoin dans les actes de naissance à Paris des premiers enfants de Paul DUPLAN, et en particulier dans celui de mon grand-père. Plus étonnant, il est également présent vingt ans plus tard comme témoin de mon grand-père lors du premier mariage de celui-ci. Ce n’était pas un ancien des Zouaves Pontificaux ou des Volontaires de l’Ouest, mais il avait combattu en 1870 (jusqu’à ce qu’il prenne une balle dans le bras et qu’il frôle l’amputation) et avait côtoyé à plusieurs reprises les Volontaires de l’Ouest. Ses souvenirs de guerre, intitulés Journal d’un sous-officier, ont rencontré un certain succès. La preuve en est donnée par les mentions que porte l’exemplaire numérisé qu’on trouve sur le site de la BNF : « nouvelle édition » - « ouvrage couronné par l’Académie française ». Cet ouvrage est d'ailleurs encore édité sur papier aujourd'hui.

Vous en trouverez ici une version informatique lors d’une prochaine mise à jour du site.

La troisième personne qui a rédigé des souvenirs encore lisibles sur les Zouaves Pontificaux et les Volontaires de l’Ouest est un ancien officier de ces régiments, le comte Olivier Le Gonidec de Traissan. Il s’était orienté vers la politique après la guerre de 70, et a obtenu 9 mandats de député d’Ille-et-Vilaine de 1876 à sa mort, en 1912. Un an avant celle-ci, il a rédigé des Souvenirs des Zouaves Pontificaux qui constituent une excellente synthèse de l’histoire de ce corps et de son contexte. De plus, c'est lui qui commandait le 2e bataillon des Volontaires de l'Ouest, dans lequel servait Paul DUPLAN; tout ce qu'il raconte sur les activités de son bataillon ont donc concerné mon arrière-grand-père.

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