La demande d'interdiction

Source

Minutes du tribunal civil de Château-Gontier
Archives départementales de la Mayenne, cote U2304

Transcription intégrale

À Messieurs, Messieurs les président et juges du tribunal de première instance de Chateaugontier,
Jacques Jean Joseph Talvat-Reiniere, propriétaire, demeurant à Laval,
a l'honneur de vous exposer qu'il se pourvoit devant vous à effet de faire prononcer l'interdiction de Stanislas Félix de Berue, propriétaire, son neveu et son gendre, domicilié au bourg de la commune de Cuillé, canton de Cossé, pour cause de folie et de fureur.

Stanislas Félix de Berue est fils de Edme de Berue et de Anne Talvat-Reinière, son épouse, sœur germaine de l'exposant. Il a épousé Zoë Marie Talvat-Reinière, fille de l'exposant.

Depuis long temps le Sr de Berue a manifesté un dérangement d'esprit et une disposition à la fureur qui l'ont rendu dangereux aux autres et à lui même. Ce malheureux état est maintenant porté à un si haut degré que sa famille doit, pour assurer le sort de ses cinq enfants, rejeter les ménagements dont elle avait usé jusqu'à ce jour et recourir à l'autorité de la justice.

Pour se conformer à la loi il va citer les faits qui établissent la folie furieuse et dont il demandera à faire preuve.

  1. Il y a environ six ans, étant à Laval, chez M. Boisseau, négociant, son oncle, il s'emporta contre Mr Joseph Eléonore Talvat-Reinière, docteur en médecine, aussi son oncle, sans aucun prétexte, sans provocation et de la manière la plus violente. Il voulut le frapper et l'aurait frappé en effet, si on ne l'en avait empêché en le mettant à la porte. En se retirant, il provoquait son oncle en duel qui, disait-il ne pouvait finir que par la mort de l'un ou de l'autre et pourtant Mr le docteur Reinière avait alors environ cinquante cinq ans et Deberue n'avait qu'environ vingt huit ans.
  2. Il y a environ cinq ans, étant à Méral chez l'exposant qui y demeurait alors, mais qui s'en trouvait momentanément absent, Deberue dit aux domestiques de la maison qu'il était dégouté de la vie et qu'il allait se noyer. Les domestiques, qui étaient des femmes, firent de vains efforts pour le retenir. Il leur échappa. L'exposant arrivé dans ce moment, courut à la rivière et y parvint à temps pour l'empêcher d'exécuter son projet. Ce dégout de la vie n'était pourtant motivé par aucune raison capable d'influer sur un esprit ordinaire.
  3. Il y a environ quatre ans, étant à diner avec son épouse, il eut une légère contrariété avec elle relativement à la qualité d'une bouteille de vin. Il quitta, tout furieux, la table où il était et monta dans une chambre haute. Un instant après on entendit un coup de pistolet et une chute sur le plancher. On courut à lui, on le trouva étendu sur le carreau ayant un coup de feu qui l'avait peu blessé mais qui avait embrasé son vêtement brulant encore. Il s'emporta contre ceux qui étaient venus à son secours.
  4. En 1815, étant de garde à Vitré pendant la nuit, il entendit passer devant son corps de garde une noce marchant violon en tête. Ce bruit lui déplut, il prit un fusil et tira sur la noce. Il cassa la cuisse à l'une des personnes qui se trouvait dans cette réunion. Il fut arrêté; mais les poursuites se civilisèrent c'est-dire traitée devant le tribunal civil au lieu de correctionnel. Depuis, en racontant ce fait, il donnait pour toute raison que le violon l'avait impatienté.
  5. Il y a environ un an, à l'occasion d'une discussion sur la qualité des fruits de son jardin, sa tête s'exalta à un tel point qu'il courut à ce jardin, arracha et mit en pièces tous les arbres encore jeunes, en criant qu'il ne serait plus contrarié pour la même cause. Sa domestique voulant s'opposer à sa fureur fut battue et plusieurs fois renversée et foulée aux pieds par lui.
  6. Sa femme et ses enfants sont continuellement victimes de ses brutalités. Son épouse a eté notamment obligée de quitter la maison dans le commencement de 1829, pendant plus de quinze jours, pour se soustraire à sa fureur. Il ne se contente pas de la frapper, il la renverse et la traîne sur le pavé. Pareilles scènes ont eu lieu à diverses reprises dans les années précédentes.
  7. Il a tenu la même conduite envers son fils cadet, et les mauvais traitements dont il a usé envers cet enfant lui ont causé une hernie dont il est resté affecté.
  8. Il a déjà été condamné correctionnellement à ce siège pour insulte envers la gendarmerie de Cuillé et ces insultes avaient été occasionnées par l'appui qu'un gendarme voulait donner à son épouse contre ses emportements.
  9. Lorsqu'il fut détenu à la maison d'arrêt de Châteaugontier, le concierge le traita avec égards et ne voulut point le placer dans la salle commune à tous les détenus, ni le faire coucher sur la paille et dans les lit de bois où ils sont placés. Mais le jour que sa femme vint le chercher pour le ramener à leur domicile, il exigea, même avec de mauvais propos, que le concierge lui fournit une botte de paille et un lit de bois, parmi tous les autres prisonniers et s'y coucha pendant près de deux heurs, pour que sa femme le vit dans cet état. Elle voulut lui faire entendre raison mais il l'accabla d'injures et manifesta l'intention de la frapper. Il l'eut fait s'il n'en eut été empêché par les personnes présentes. Dans cette même scène, il exigea que sa femme coupat une portion de ses cheveux dont il voulait, disait-il, se faire une tresse. Elle fut obligée d'y souscrire.
  10. Il remarqua dans la prison un gros chien de garde dont il s'engoua. Il l'acheta trente francs, mais il ne l'a pas gardé long temps et l'a cédé à un voisin.
  11. Dans les premiers jours d'août dernier, il tomba dans un tel accès de délire qu'il s'imagina que les légumes de son jardin était des ennemis qui venaient l'attaquer. Il prit ses armes, se rua dans son jardin à couper ses choux, ses artichauts etc.
  12. Il a tous les jours des querelles avec tout le monde et tout récemment, il en a eu une très violente dans un café à Craön avec un individu qui ne lui disait rien.
  13. Pour avoir un chien de chasse qui lui plaisait, il a donné en échange à Mr Perigault, officier de santé à Cuillé, une pièce de terre dépendant de la closerie du Quart, située commune de Gennes en Bretagne.
  14. Dans l'hyver de 1828, conversant fort paisiblement avec Mr Hardy de la Largère, lieutenant de gendarmerie, il lui prit tout à coup fantaisie de se bruler la cervelle ; il prit un pistolet et voulut s'en tuer. Mr de la Largère fit tous ses efforts pour le désarmer et n'y parvint que difficilement. Deberue lui disait que s'il ne le laissait pas faire, il allait le tuer lui-même.
  15. Il s'imaginait souvent voir des esprits, des fantômes marchant à côté de lui ; il se dérangeait ou faisait déranger les personnes qui l'accompagnaient pour laisser passer, disait-il, les esprits qui l'inquiétaient.
  16. Le lundi deux août dernier, il apprit à Chateaugontier les graves évènements politiques qui venaient de se passer à la capitale. Il revint très rapidement à Cuillé, dit à sa femme que le bourg de Cuillé allait être détruit de fond en comble ; que le carnage allait commencer à Quelaines à 10 heures ; qu'il fallait sur le champ partir pour Laval. En répétant ces nouvelles à M. Gaudin, médecin, son voisin et ami, il lui ajouta : si tu veux, cette nuit, nous allons nous f… chacun un coup de fusil.

Sa folie est de notoriété publique ; indépendamment des faits ci-dessus articulés, ses voisins en signaleraient une foule d'autres qui démontreraient qu'il est sans jugement, que sa conduite est sans cesse en désaccord avec ses discours et sa fureur a été malheureusement trop manifeste par les traits nombreux qu'on en peut citer.

À l'appui de cette articulation, l'exposant présentera Messieurs

  1. Regereau, marchand de fil;
  2. Mouton, ancien notaire;
  3. Gaudin, docteur en médecine;
  4. veuve Perigault, propriétaire, tous demeurant à Cuillé;
  5. Brillet, marchand;
  6. Bouvier, fabricant;
  7. Bourdais, aubergiste, tous demeurant à Méral;
  8. Fouquet, père, propriétaire;
  9. Fouquet fils, commissaire-priseur, demeurant à Chateaugontier;
  10. Boisseau, négociant;
  11. Lasnier-Boisseau, propriétaire, demeurant à Laval;
  12. Jeanne Maurille, domestique en la même ville;
  13. Julie Leroux, domestique, demeurant à Cossé;
  14. veuve Sinoir, tailleur, à St Poix;
  15. Combrée, journalier;
  16. Morin, charpentier;
  17. Angélique Combrée, domestique;
  18. Baptiste Regereau fils, marchand de fil, tous à Cuillé;
  19. Mr Hardy de la Largère, ancien lieutenant de gendarmerie à Chateaugontier;
  20. Hupin, gendarme à Cossé;
  21. Cosnard, gendarme à la Roë, et autres qu'il produira en temps et lieux.

C'est pourquoi il vous donne la présente à ce qu'il vous plaise, monsieur le président, en ordonner la communication au ministère public et nommer un de messieurs les juges pour en faire rapport à l'audience qu'il vous plaira indiquer et au principal, à ce qu'il vous plaise, messieurs, ordonner la convocation du conseil de famille du Sr Deberue, suivant le mode tracé par la loi et son interrogatoire, pour selon les avis et interrogatoire rapportés, être conclu afin d'interdiction et statué ce qu'il appartiendra et il y aura justice.

À Chateaugontier ce quatorze septembre mil huit cent trente

[signé:] Talvat, J. Lefrere [?]

Vu la requête ci-dessus, nous président du tribunal civil séant à Chateaugontier ordonnons la communication au ministère public et nommons Mr Maunoir-Delamasse juge, pour en faire le rapport à l'audience du vingt de ce mois, pour sur ledit rapport et après avoir entendu les conclusions de Mr le procureur du Roi être ensuite par le tribunal statué ainsi qu'il appartiendra.

Fait en notre demeure à Chateaugontier le dix huit septembre mil huit cent trente.

[signé:] Goussé-Delalande