Amélie MERCIER, épouse de BÉRÜE

Amélie MERCIER, épouse de BÉRÜE, la fille du pharmacien de Craon (personnage principal de la page sur les « Les Mercier de Craon »), est l'ancêtre qui a mené la vie la plus étonnante, en dehors des normes de son milieu social d'origine. Il était nécessaire de lui consacrer une page pour avoir la place de présenter ce que j'ai pu retrouver de ce parcours.

Amélie MERCIER

Avant de devenir Amélie de BÉRÜE par son mariage, Amélie a été la petite dernière de François MERCIER et Désirée URSEAU, la première et unique fille après quatre garçons. Elle est née à Craon, le 10 mai 1831; son père était alors âgé de 32 ans et sa mère de 34 ans.

Son mariage

Amélie s’est mariée le 9 mai 1848, à Craon, alors qu'elle n'avait que 17 ans moins un jour, avec Edme de BÉRÜE, âgé de 25 ans, fils de Stanislas de BÉRÜE (°1796 +1846) et de Zoé TALVAT (°1802 +1877).

En analysant les mariages de ses frères, beaux-frères, belles-sœurs, cousins et cousines, donc de personnes du même milieu et de la même époque, on trouve un âge moyen des mariées d'environ 21 ans. Amélie se distingue déjà par sa jeunesse lors de son mariage. Sans tomber dans la psychologie bon marché, on peut y voir un signe de recherche d'indépendance, avec la volonté de quitter au plus tôt le domicile parental. Le reste de sa vie confirme cette volonté d'émancipation des contraintes familiales.

Ses enfants

Deux enfants sont nés de l'union d'Amélie et Edme:

Séparation du couple

La vie conjugale d'Amélie et Edme semble avoir été courte, si l'on en croit cette phrase d'une lettre d'Amélie, datée du 27 septembre 1864 (la lettre complète et son contexte sont présentés dans le paragraphe sur la « Tentative à l'Opéra de Paris »):

J'ai tant besoin  de me créer une position ; je suis mère, j'ai une demoiselle de douze ans que j'élève à mes frais, mon mari m'ayant abandonné avec elle depuis dix ans.

D’après cette lettre, Edme de BÉRÜE aurait abandonné le domicile conjugal vers 1854. Le dernier acte officiel témoignant de la vie en couple se situe le premier août 1852: ce jour là, Edme de BÉRÜE déclare en mairie la naissance de mon arrière grand-mère, Stéphanie; selon cet acte, il demeure à Craon avec son épouse. Pour la suite, entre 1852 et 1864, on peut chercher des indices sur la situation du couple dans les recensements, qui se faisaient tout les cinq ans. On y trouve en particulier la liste des occupants de la maison du père d'Amélie, François MERCIER le pharmacien, dans la Grande Rue de Craon (transcription fidèle aux fantaisies des agents du recensement dans l'orthographe des noms et prénoms et dans l'âge de ces dames) :

Ce qui ressort de ces documents, c’est qu’au moment des recensements, Stéphanie de BÉRÜE vivait chez ses grands-parents, et non avec sa mère. Ce ne sont peut-être que deux coïncidences, mais cela fait douter de l'implication d'Amélie dans l’éducation de sa fille et de la véracité de ce qu’elle écrivait en 1864.

La tradition orale familiale va dans ce sens ; selon cette tradition, après qu'Amélie ait abandonné le domicile conjugal pour suivre une troupe d'opéra en tournée, sa fille Stéphanie a été élevée par ses grands-parents Mercier.

Amélie de BÉRÜE, artiste lyrique

Signature d'Amélie de Bérüe

L'acte de décès d'Amélie indique qu'elle exerçait la profession d'artiste lyrique. Bien que sa vie professionnelle n’ait laissé que peu de traces, la recherche de documents n'a pas été totalement infructueuse. Les quelques éléments rassemblés ci-dessous montrent que la carrière d'artiste lyrique d'Amélie a bien été une réalité, mais également combien cette réalité est restée loin de ce dont elle avait dû rêver.

En concert à Bordeaux

Concert à La Bastide

Dans l'édition du 2 octobre 1859 d'un journal local bordelais, "La Lorgnette", on trouve en page 3 un article rendant compte d'un concert donné à La Bastide (faubourg de Bordeaux sur la rive droite de la Garonne, annexé à Bordeaux en 1864) et une annonce pour un autre concert (je n'ai pas bien saisi l'intérêt de faire de la publicité pour un concert donné le 1er octobre dans un journal daté du 2 octobre). Amélie de Bérüe est en vedette dans les deux concerts. De tous les artistes cités dans le compte rendu, c'est elle qui recueille le plus d'éloges :

Mme de Bérue a une de ces voix puissantes et en même temps flexibles, emplies de toutes les caresses douces, de toutes les convoitises passionnées, de tous les sanglots profonds qui remuent dans l'âme un essaim frissonnant de pensées intimes. — Elle a d'abord chanté la Mère du Proscrit, et tout un petit drame palpitait dans sa voix avec les notes fortement accentuées et qui s'accrochaient aux auditeurs comme l'adieu d'une mère se cramponne aux lèvres de son fils.

Mais à cette romance dramatique nous préférons cette sémillante tyrolienne des Bleuets, qui, joyeuse et toute resplendissante de sourires, sautille sur deux octaves, toujours franche et claire comme un rayon, amoureuse et sensuelle comme un baiser de veuve.

On nous dit que Mme de Berüe vient d'être engagée à l'un de nos meilleurs théâtres de province comme forte chanteuse. Nous l'en félicitons de grand cœur et nous lui prédisons bruits de mains et bruits d'argent — tout ce qu'on peut souhaiter de mieux à un artiste.

L'auteur de l'article donne également une description de la salle accueillant le concert, et cela permet de mieux imaginer les conditions dans lesquelles Amélie menait sa carrière, et de deviner que les artistes ne devaient pas être payés bien cher :

La chose se passe dans une salle en planches, — carrée, trapue, félée; tout au contraire de se renvoyer les notes, moelleusement, et de les faire courir sur les auditeurs, inquiètes et frissonnantes, les cloisons sèches les laissent envoler et se disséminer à travers les fentes du bois.

L'estrade, élevée de trois ou quatre marches, a l'air de vouloir cogner au plafond la tête des musiciens; de telle manière qu'on se demande si la lampe abaissée sur l'estrade a été mise là pour faire de la musique, et si le visage de l'artiste qui rayonne au-dessus n'est pas accroché au plafond pour éclairer la salle.

Laquelle salle a bien une foule d'autres petits agréments. Ainsi, vis-à-vis l'estrade, tout là bas, il y a une porte — c'est très naturel, on n'entre pas par les croisées; mais derrière l'estrade il y a une autre porte, — quand je dis une porte, j'abuse formidablement du mot: — Je devrais dire une rupture de muraille, — pas même une fenêtre, on y mettrait des rideaux et ça ne paraîtrait pas. De sorte qu'un courant d'air est toujours aposté là, sautant à la gorge de l'artiste et lui demandant sa voix ou sa vie.

Tentative à l'Opéra de Paris

Pour trouver de nouveaux éléments sur la carrière artistique d'Amélie, il faut sauter de 1859 aux années 1863-1864. Une série de courriers, issue des archives de l’Opéra de Paris versées aux Archives Nationales, nous montre Amélie tentant de s'y faire engager.

La première lettre de la série est un courrier du Comte Baciocchi Félix BACIOCCHI (1803-1866), petit-neveu du mari d'Élisa Bonaparte, sœur de Napoléon Ier, surintendant général des théâtres, au directeur de l’Opéra :

Palais des Tuileries, le 15 octobre 1863

MINISTÈRE
DE LA MAISON DE L'EMPEREUR
ET DES BEAUX-ARTS

Surintendance générale
des Théâtres

Monsieur le Directeur,

Mme de Bérüe artiste lyrique désirerait obtenir une audition à l'Opéra.

Je vous prie de vouloir bien la lui accorder pour Jeudi 22 courant.

Agréez, Monsieur le Directeur, l'assurance de ma considération la plus distinguée

(signature) Baciocchi

Mme de Bérüe demeure
39, Rue St Roch.

Amélie a bien obtenu au moins une audition à l'Opéra suite à ce courrier : dans les notes de l'audition du vendredi 27 novembre 1863, il est indiqué que Mme de Bérue était convoquée mais qu'elle ne s'est pas présentée pour cause de maladie.

La seconde lettre de la série est adressée par Amélie au Comte Baciocchi :

Monsieur le Comte,

Au mois d'Octobre dernier vous avez eu l'obligeance de me faire obtenir une audition à l'Opéra mais je n'ai pu me présenter étant tombée malade d'une pleurésie.

Maintenant que je suis bien remise je viens de nouveau m'adresser à vous et vous prier de me la faire avoir le plutôt possible.

Permettez-moi donc de vous remercier à l'avance et veuillez agréer l'assurance du parfait respect de

Votre très-humble servante

(signature) Amélie de Bérüe

Paris le 29 juillet 1864

Quai de Béthune, 14

Première relance :

Monsieur le Comte,

Lorsque j'ai eu l'honneur d'être admise en votre présence vous m'avez dit de m'adresser à vous pour obtenir mon audition au grand Opéra.

Le lendemain je vous ai porté moi-même ma demande et je n'ai pas encore reçu ma lettre d'audition.

Je viens vous prier, Monsieur le Comte, de vouloir bien être assez bon pour me la faire avoir le plutôt possible car j'ai bien besoin de me faire une position.

Veuillez croire d'avance à ma reconnaissance et agréer mon profond respect

Votre très-humble servante

(signature) Amélie de Bérüe

Paris le 6 Août 1864

Quai de Béthune 14

Seconde relance :

Monsieur le Comte,

Veuillez me pardonner si je viens encore vous importuner mais depuis le jour où vous m'avez fait l'honneur de me recevoir et où vous m'avez dit de m'adresser à vous pour obtenir une audition à l'Opéra, je vous ai d'abord adressé ma demande, puis je vous ai écrit une seconde fois et je suis encore dans l'attente de ma lettre d'audition.

Je ne sais à qui attribuer ce retard ; j'ai laissé passer les jours de fête et je viens aujourd'hui vous prier de bien vouloir vous rappeler de moi et me faire avoir une audition à l'Opéra.

J'attends cela avec une vive impatience car de là dépendent mon avenir et ma position.

Permettez-moi de compter sur votre haute et puissante protection et veuillez agréer, Monsieur le Comte, l'expression de la reconnaissance et du profond respect avec lesquels je suis

Votre très humble servante

(signature) Amélie de Bérüe

Paris le 10 Septembre 1864

Quai de Béthune 14

Vu le peu de succès auprès du Comte Baciocchi, la lettre suivante s’adresse directement au directeur de l’Opéra :Émile Perrin 1814-1885, directeur de l'Opéra de 1862 à 1871.

Paris le 25 Octobre 1864.

Monsieur,

Au mois de Novembre l'année dernière, vous m'avez fait l'honneur de m'accorder une audition, je vous étais recommandée alors par son Excellence, Monsieur Boudet, Ministre de l'IntérieurPaul Boudet 1800-1877, député de la Mayenne à partir de 1834, ministre de l'intérieur en 1863-1865, puis sénateur de 1865 à 1870 ; une de ses sœurs, Léa, avait épousé Charles Pierre BOISSEAU, un grand-oncle d'Edme de BÉRÜE. Une maladie grave m'a empêchée de me faire entendre.

J'ai eu l'honneur de vous rencontrer il y a quelques semaines chez Monsieur le Comte de Baciocchi, et vous m'avez promis de m'entendre après les premières représentations du Roland Roland à Roncevaux, opéra en 4 actes, paroles et musique d'Auguste Mermet (1810-1889), créé le 3 octobre 1864. Je viens aujourd'hui vous supplier de me donner une audition. Je suis bonne musicienne, je lis à livre ouvert, j’ai une voix qui se prête un peu à tout et je crois que je puis me rendre utile.

Je ne suis pas exigeante, j'accepterai la place que vous voudrez bien me donner tellement j'ai à cœur de me créer une position.

En attendant l'honneur de votre réponse, veuillez agréer mon profond respect

(signature) Amélie de Bérüe

Quai de Béthune 14

Un dernier courrier vient des archives du ministère des Beaux-Arts. Fin 1864, sa situation financière étant devenue vraiment difficile, Amélie passe de la demande d’audition à la demande de subsides:

A monsieur le Comte de Baciocchi

Premier Chambellan de sa Majesté l'Empereur
et Surintendant des Théâtres

Monsieur le Comte,

Permettez-moi de m'adresser à vous pour obtenir un secours en qualité d'Artiste.

Au mois de Novembre dernier vous m'avez fait avoir une audition à l'Opéra, j'étais recommandée aussi à Monsieur Perrin par son Excellence, Monsieur Boudet, Ministre de l'Intérieur, mon compatriote, et je n'ai pu profiter des hautes protections qui m'étaient accordées.

Je suis tombée gravement malade d'une pleurésie qui ayant été mal prise au début m'a retenue près de six mois sans pouvoir sortir. Deux fois j'ai été appelée à l'Opéra sans pouvoir m'y rendre.

J’ai perdu toute mon année et j'ai dépensé les ressources que j'avais.

Les démarches que je poursuis aujourd'hui avec activité auront, je l'espère, un meilleur résultat.

En attendant, je ne suis pas heureuse, je me suis mise en retard pour payer mon loyer et je tremble de perdre mon petit mobilier.

Cette gêne m'ôte la tranquillité d'esprit qu'il me faut pour arriver à mon but et c'est à peine si j'ai le courage de chanter.

On m'a parlé si souvent de votre bienveillance pour les artistes que je me permets aujourd'hui de vous implorer et de supplier de me venir en aide.

J'ai tant besoin  de me créer une position; je suis mère, j'ai une demoiselle de douze ans que j'élève à mes frais, mon mari m'ayant abandonné avec elle depuis dix ans.

Permettez-moi donc, Monsieur le Comte, de compter sur votre noble cœur et veuillez agréer l'assurance de ma sincère reconnaissance et du profond respect avec lequel je suis,

Monsieur le Comte,

Votre très humble servante

Amélie de Bérüe

Paris le 27 septembre 1864

Quai de Béthune 14

Une annotation au crayon a été portée sur cette lettre : Une réponse polie - des regrets - pas de fonds. Voici la minute de la réponse (5 octobre 1864):

Ministère de la maison de l'Empereur et des Beaux-Arts

Surintendance générale des théâtres

à Mme de Bérüe

14, quai de Béthune, Paris

Madame, vous m'avez écrit pour solliciter un encouragement comme artiste dramatique. le rédacteur n'a pas bien lu la lettre d'Amélie, artiste lyrique et non dramatique

La situation des crédits affectés aux dépenses de cette nature ne permet pas d'accueillir en ce moment votre demande, mais j'en ai fait prendre note et je m'empresserai de la placer sous les yeux de son Excellence dès qu'une occasion favorable se présentera

Le surintt Gal

Passage aux Indes Néerlandaises

À part les concerts bordelais, je n’ai retrouvé la mention que d’un seul engagement, mais il donne une dimension intercontinentale à sa carrière ! En effet, un article d'une revue de 1865 (La Comédie du 11/06/1865 au 17/06/1865) nous apprend qu'une troupe française d'opéra venait d'embarquer à Rotterdam, à destination de Batavia (aujourd'hui Jakarta), aux Indes Néerlandaises (devenues l'Indonésie), pour un contrat de deux ans. L'article présentait les vedettes de la troupe ; Amélie de Bérüe n'en faisait pas partie, mais elle apparait dans la liste complète qui conclut l'article :

la compagnie lyrique de Batavia

J'ai trouvé d'autres articles rendant compte des activités de cette troupe, de son arrivée aux Indes Néerlandaises en août 1865 jusqu'au retour en France des derniers artistes début 1869, mais Amélie n'y est jamais citée.

Pour résumer, Amélie de Bérüe aurait donc passé deux ans, entre 1865 et 1867, à l'opéra de Batavia (aujourd'hui Jakarta en Indonésie).

La mort d'Amélie

Amélie est décédée le 13 février 1869, à Paris, dans le XVIIIe arrondissement :

Du quinze février mil huit cent soixante neuf, à trois heures du soir, acte de décès constaté suivant la loi de Amélie Mercier, artiste lyrique, agée de trente sept ans, née à Craon (Mayenne), décédée le treize de ce mois, à une heure du matin chez Mademoiselle Mallet couturière, rue des Batignolles 42 (avenue de Clichy), demeurant à Angers (Maine et Loire); mariée à Craon à Edme de Berüe, rentier agé de trente neuf ans environ, demeurant à Angers; fille de Mercier, Pharmacien, à Craon, et de Ursau (sic), son épouse décédée, sans autres renseignements.

Amélie est donc décédée dans la nuit, chez une couturière, et non à son domicile. Les craintes qu'elle exprimait dans ses lettres de 1864 citées plus haut, concernant ses difficultés financières, le risque de la saisie et de l'expulsion, se seraient-elles concrétisées ?

Amélie est morte à 37 ans; c'est jeune, même pour l'époque. La pleurésie évoquée dans les lettres de 1864 ne serait-elle pas plutôt le premier symptôme d'une tuberculose ?

Pour ajouter à la tristesse de la situation, Amélie semblait avoir perdu le contact avec sa famille. En effet, dans la déclaration de succession de Désirée Urseau, sa mère, le 8 janvier 1868, elle est citée de la manière suivante: Amélie Mercier, femme d'Edme de Bérüe, tous deux sans profession, sans domicile connu.