Érasme MERCIER

Bien qu'il ne soit pas un ascendant direct ou un personnage particulièrement remarquable, Érasme MERCIER a droit à sa page. En effet, il a été une des victimes de la répression qui a accompagné le coup d'état de Louis-Napoléon Bonaparte, le 2 décembre 1851 ; comme son dossier donne des indications intéressantes sur la situation financière et les orientations politiques de la famille MERCIER, cela justifie qu'on lui consacre cette page.

Le voyageur de commerce

Érasme MERCIER est né le 20 août 1825 à Craon, issu du légitime mariage de François MERCIER et Désirée URSEAU, selon l'expression consacrée. Érasme était son prénom usuel; pour l'état civil, les prénoms complets étaient François Henri Érasme. Comme cela est expliqué dans la page "Les MERCIER de Craon", deux autres garçons également prénommés François Érasme étaient nés avant lui, mais ils étaient morts en bas âge. Premier enfant de François MERCIER et Désirée URSEAU ayant passé le cap de la petite enfance, Érasme MERCIER était devenu l'aîné de la fratrie, suivi d'Ernest, né deux ans plus tard, jour pour jour, et de mon ancêtre Amélie, un peu moins de quatre ans après Ernest.

Différents actes permettent de connaitre ses professions et domiciles tout au long de sa vie :

La déclaration de sa succession précise qu'à l'époque de son décès, il vendait des vins et liqueurs pour la maison Thévenin de Bordeaux.

Dans tous les actes, il était domicilié à Craon ; les recensements nous apprennent en complément qu'il habitait dans la maison de ses parents.

Érasme victime du 2 décembre 1851

Le commis voyageur est réputé pour son verbe facile, ce qui peut amener des ennuis dans certaines circonstances : suite au coup d’état de Louis-Napoléon Bonaparte le 2 décembre 1851, Érasme a été arrêté le 6 décembre à Maintenon (Eure-et-Loir) pour des propos tenus dans le train Paris-Chartres. Il a été déporté (on disait "transporté" à l'époque) en Algérie début 1852, puis gracié dès le 31 mars 1852.

Le coup d'état du 2 décembre 1851

Les origines

Après deux journées d'insurrection parisienne et l'abdication de Louis-Philippe, la deuxième république avait été proclamée le 24 février 1848. Le 10 décembre 1848, Louis-Napoléon Bonaparte avait été élu président de la république, au suffrage universel, avec 74% des voix.

Les pouvoirs du président étaient limités ; le gouvernement devait appliquer les lois votées par l'Assemblée, où la majorité était monarchiste depuis les élections de mai 1849. Le président s'opposait à cette majorité sur certains points, en particulier sur les limitations au suffrage universel apportées par l'assemblée en 1850.

Toutefois, l'élément déclencheur du coup d'état a été la question de la réélégibilité du président. La constitution établissait que le mandat du Président avait une durée de 4 ans et n'était pas immédiatement renouvelable. En principe, Louis-Napoléon aurait donc dû quitter son poste en décembre 1852, mais l'Assemblée avait décidé de regrouper les élections présidentielles avec les législatives prévues au printemps 1852, réduisant le mandat présidentiel de 7 mois. Après le rejet par l'Assemblée, en juillet 1851, de la révision constitutionnelle qui lui aurait permis de se représenter, Louis-Napoléon a décidé de lutter contre la précarité en passant à un mandat à durée indéterminée. Pour lancer cette opération, il a choisi la date symbolique du 2 décembre, anniversaire du sacre de son oncle Napoléon en 1804 et de la victoire d'Austerlitz en 1805.

La répression

Le coup d'état a été organisé en s'appuyant sur quelques décrets publiés le 2 décembre 1851 ; l'un d'eux instaurait l'état de siège dans l'étendue de la 1re division militaire, ce qui correspondait à cette époque à Paris et une dizaine de départements autour de la capitale, dont l'Eure-et-Loir, département dans lequel Érasme a été arrêté.

L'état de siège étant défini par la loi du 9 août 1849, le mieux est d'en citer les termes exacts:

C'est donc aux autorités militaires qu'Érasme a eu affaire dans un premier temps; les autorités administratives et judiciaires leur ont rapidement été associées et elles ont pris une part grandissante en janvier et février 1852. Les mesures de sûreté ont combiné des mesures préventives vis-à-vis des individus dangereux et conspirateurs, chefs des sociétés secrètes et autres meneurs du parti démagogique, et des mesures répressives contre les individus compromis dans les mouvements insurrectionnels ou les tentatives de désordre qui ont eu lieu depuis le 2 décembre. Au total, sur l'ensemble de la France, presque 27 000 personnes ont été arrêtées et détenues par voie administrative. Le nombre des arrestations peut apparaitre très élevé, mais dans l'autre sens les libérations, commutations de peine et grâces ont été également nombreuses et rapides. Avec 9632 condamnés, la transportation en Algérie (prévue initialement pour une durée de 5 ou 10 ans selon le niveau de culpabilité) a représenté la majorité des 15 244 peines prononcées. Sur ces 9632 condamnés, seulement 6274 ont été réellement transportés, et entre ceux qui n'étaient pas encore arrivés et ceux qui étaient déjà repartis, l'effectif maximal présent en Algérie n'a jamais dépassé 5500 personnes. Il ne restait plus que 1841 transportés fin 1853, 984 fin 1854… il faudra quand même attendre l'amnistie du 16 août 1859 pour que les mesures de sûreté des derniers condamnés soient levées.

Érasme grâcié

Le dossier de recours en grâce

C'est l'inventaire des dossiers de recours en grâce, conservés aux Archives Nationales, qui m'a permis de découvrir les ennuis d'Érasme. Le dossier lui même se limite à une chemise contenant une note du maire de Craon. L'intervention de ce dernier a donc certainement été essentielle pour obtenir aussi vite une mesure de clémence. La note qu’il a remise pour cela aux autorités apportant des informations intéressantes sur la famille MERCIER, je la transcris intégralement ci-dessous :

Note remise à Monsieur le chef de la division de la sureté générale sur sa demande par Monsieur Allard maire de Craon membre du conseil général de la Mayenne et par M. Carré juge d'instruction à Chartres


Érasme Mercier a été arrêté à Maintenon (Eure et Loir) le 6 décembre pour avoir tenu dans un wagon du chemin de fer de l'Ouest des propos contre l'armée. Une instruction s'en est suivie et des renseignements ont été demandés au Procureur de la République de Château-Gontier dans l'arrondissement duquel se trouve Craon où réside la famille du jeune Mercier. Son père y exerce la profession de pharmacien.

Le maire de Craon a tout lieu de croire que ces renseignements pris auprès de personnes étrangères à la localité sont en partie erronés. Le père de Mercier qu'on a présenté comme un socialiste effréné, fort dangereux, est un homme dont la fortune est à la vérité très dérangée par le manque d'ordre de sa femme, mais en réalité un homme extrêmement paisible et laborieux qui ne s'est jamais occupé de politique.

Mercier fils est un jeune homme léger, hâbleur, bavard comme tous les hommes de sa profession, mais sans consistance dans le pays où on ne l'a jamais accusé d'aucune trame politique, se conduisant d'ailleurs parfaitement avec sa famille à laquelle il abandonne la majeure partie de son traitement pour l'aider à remplir ses engagements.

Ces faits sont à la connaissance personnelle du maire de Craon qui n'a aucun lien d'affection ni de parenté avec la famille Mercier et qui s'est fait un devoir de se rendre spontanément à Paris dans l'intérêt de la justice et de la vérité et afin de conserver un soutien à une famille qui en a le plus grand besoin.

Paris 20 janvier 1852

B. Allard

Maire de Craon et membre du conseil général depuis vingt ans.

À Paris Chez Mr Halligon

rue Cadet 19

Le témoignage d'un camarade

Un autre transporté mayennais, Léon GOUPY, a publié ses souvenirs, dans lesquels on trouve une allusion à son camarade républicain Érasme MERCIER. Elle se place au moment où Léon GOUPY arrive sur la frégate "Mogador", qui assurait un transport de condamnés de Brest à Alger. La traversée de Léon GOUPY s’est déroulée entre le 20 et le 30 mai 1852, bien après celle d'Érasme MERCIER, puisque celui-ci était déjà en Algérie fin mars 1852, quand il a été gracié.

Le jour même de notre installation, le capitaine d'armes *, qui, probablement, avait parcouru la liste des transportés, vint me demander dans la batterie. Il était de Craon, et avait été le condisciple de mon vieil ami et maître, Aubry […] Il me confia une lettre de mon ami Érasme Mercier, de Craon, qui le remerciait chaleureusement pour les bons soins qu'il avait eus pour lui pendant la traversée. Ce fut là que j'appris que cet ami avait été transporté en Afrique, sur la dénonciation d'un magistrat, avec qui il s'était trouvé en wagon, au moment du Coup-d’État, entre Paris et Chartres.

* = le "capitaine d'armes" est un "officier marinier", appellation équivalente dans la Marine nationale à celle de sous-officier dans les autres armes, chargé de la discipline, de l'application du tableau de service et du bon déroulement des mouvements prévus à la feuille de service.

Vue d'une frégate type Mogador

Voici à quoi ressemblait le Mogador;
on distingue une roue à aubes et la cheminée de la chaufferie au centre:
c'était l'époque de la marine à voile et à vapeur.

Pour vous permettre d’avoir une idée plus précise de ce qu’était la transportation en Algérie, je prévois de mettre en ligne prochainement la version intégrale des souvenirs de Léon GOUPY.

Ce qu'on sait et ce qui reste à éclaircir

Certains points de la chronologie sont clairement établis, d'autres demanderaient de plus amples recherches.

On sait qu'Érasme était déjà en Algérie fin mars 1852 quand il a été gracié. En effet, sur la chemise de son dossier, enregistré le 18 mars 1852, la rubrique détenu à indique embarqué, ce qui signifie qu'Érasme voguait vers l'Algérie quand le dossier a été enregistré. Sachant que les navires chargés des transports mettaient une dizaine de jours pour aller de Brest à Alger, Érasme était certainement arrivé à destination fin mars, à la date de l'obtention de sa grâce. Les historiens nous apprennent que le premier convoi de transportés serait parti de Brest le 11 mars. Si Érasme n'en faisait pas partie, il a dû suivre de près. On sait également qu'il a fait partie des passagers du Mogador (cf. le paragraphe précédent). Ce qui est moins clair, c'est si cette traversée sur le Mogador correspond à l'aller ou au retour ; on a quand même plutôt l'impression que c'était à l'aller (les remerciements sont plus justifiés quand il s'agit de l'attitude d'un membre de l'équipage vis-à-vis d'un condamné plutôt que d'un grâcié). Pour essayer de savoir à quelle date et dans quel sens Érasme a voyagé sur le Mogador, il faudrait aller à Toulon consulter le journal de bord de la frégate qui y est archivé; un tel déplacement n'est pas prévu pour le moment.

Les autres évènements de la vie d'Érasme

L’année 1852 a été bien remplie pour Érasme MERCIER, puisqu’après son passage par la prison et l'Algérie, il s’est marié; le 16 août 1852 à Craon, à l'âge de 26 ans, il a épousé Anne Joséphine Louise REISER; celle-ci était âgée de 27 ans, originaire de Bavière (née à Augsburg), fille d'un ouvrier fondeur installé à Strasbourg.

Érasme est resté très proche de ses parents; même après son mariage, il a continué à partager leur logement et à contribuer aux finances familiales (c'est-à-dire essayer d'atténuer les difficultés financières de ses parents). Mais en tant que voyageur de commerce, il était probablement le plus souvent loin de Craon.

Il est décédé le 17 juin 1868 à Paris, où il se trouvait momentanément; il n'était âgé que de 42 ans et n'a pas laissé d'enfant.